Elle et lui

La majorité des histoires administratives des couples qui font appel à Amoureux, vos papiers ! finissent bien. Mais à quel prix!

Aujourd’hui, elle est prof dans le secondaire et lui est enfin salarié dans une super association! Dans leur appart schaerbeekois joyeusement coloré, je m’installe dans le canapé au milieu des jouets d’un petit bout qui commence à marcher. Des indices d’une vie de couple à l’apparence sereine et épanouie, une vie qui ressemble à celle des autres, ceux qui n’ont rien eu à prouver pour y avoir droit. Lui a été dépossédé de 9 années de sa vie pour en arriver là.

Ils se rencontrent à Bruxelles en 2012. Sénégalais arrivé de France où il a vécu 5 ans, il la prévient d’emblée que n’ayant pas de papiers, leur histoire ne sera pas sérieuse. Mais ils ne se sépareront pas. Refusant que leur couple serve pour l’obtention de son séjour, il tente en vain d’être légalisé lors de diverses procédures suggérées par des avocats parfois chèrement payés. Rien n’y fait. Un pro-déo aura même négligé de le faire profiter de la campagne de régularisation nationale de tous les sans-papiers! Je ne peux m’empêcher de penser que les assocs militantes sont bien plus informées ou… ont bien plus envie de réussir à sortir les gens du pétrin. S’il avait déjà été intégré dans le réseau à l’époque, cette information ne lui aurait jamais échappé.

En désespoir de cause, ils décident de se mettre en cohabitation légale, le mariage, décidément, ne les tente pas. Pas simple d’obtenir les documents officiels du pays de ta naissance quand ta vie est ici depuis si longtemps. Mais il y parvient. Ils envisagent de demander le regroupement familial sur cette base. Ce ne sera pas possible car la Belgique, discriminante pour les moins privilégiés, exige un salaire de plus de 1500 euros par mois pour avoir le droit de vivre avec un non belge. Elle n’a qu’un mi-temps, et son travail à lui, bien que taxé par l’Etat, n’est pas pris en compte dans les revenus du ménage !

Futurs parents en 2019, ils se disent finalement que faire la fête avec leurs proches pour célébrer leur amour pourra être sympa. Et dans la foulée, ils auront enfin la paix ! C’est sans compter qu’on peut refuser à un couple de se marier en Belgique. Avec un dossier composé de 50 lettres de leurs amis et familles, ils prennent rendez-vous avec le bourgmestre de Schaerbeek afin de le confronter. Face à eux, l’homme de loi est moins catégorique et accepte alors de permettre … l’enquête de police. Ils ont aujourd’hui célébré ce mariage, avec un bourgmestre légèrement mal à l’aise face à la foule des regards lourds de reproches de tout leur entourage.

Elle ne s’énerve plus quand elle raconte. Les procédures ont pourtant coûté tellement de temps et d’argent. Elle ne parvient plus à s’en rappeler le nombre, la chronologie, la quantité d’avocats ni les raisons des rejets successifs. Du coup, on discute des stratégies de survie à de telles épreuves. Oublier en est une. On ironise aussi toutes les deux, l’humour en est une autre. Surtout, me dit-elle, il faut vivre son quotidien comme si de rien n’était, ne plus en parler. Il faut composer avec ses ressentiments et la douleur intense de l’injustice d’avoir été privé de pouvoir dire adieu à ses parents, au pays. Refouler ses émotions donc, on dit souvent que c’est toxique, mais dans des cas extrêmes comme ceux-ci, c’est vital, sinon on ne se lève plus le matin. Il faut être rudement bien entouré aussi, quand on est criminalisé et suspecté continuellement d’utiliser sa copine à des fins personnelles. Et si on fait semblant de rien, il faut pourtant tout tenter, à chaque moment, même si l’espoir est minime. Sinon c’est intenable. Car sans l’espoir, tout ce qu’on tente de construire perd son sens. On leur souhaite de célébrer leur victoire au quotidien, dorénavant.

Récit récolté par Cristel Pucci